Membre du Conseil allemand des experts économiques, l’économiste Peter Bofinger, 59 ans, reproche à son confrère Thomas Piketty de tirer de fausses conclusions de son brûlot anticapitaliste.
Propos recueillis par Alexander Neubacher
Avec son ouvrage «Le capital au XXIe siècle», votre collègue Thomas Piketty a déclenché un débat sur l’équité. Les riches deviennent-ils toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres?
Piketty a raison dans la mesure où le bien-être est toujours plus mal réparti. C’est un travers de l’économie de marché. Mais son livre contient une contradiction fondamentale: il établit une théorie, puis la réfute par ses propres chiffres. Il se tire ainsi une balle dans le pied.
Selon Piketty, la légalité capitaliste implique que le rendement de la fortune, r, est supérieur à la croissance de l’économie réelle, g. Sa formule est: r > g. C’est pourquoi l’écart grandit sans cesse entre riches et pauvres.
Quand on se donne la peine de lire un peu plus que la préface du livre de Piketty, on tombe sur un tableau qui montre comment r et g se sont historiquement développés. Selon ce tableau, sa théorie joue de la naissance de Jésus jusqu’en 1913: le rendement du capital était bel et bien supérieur à la croissance de l’économie réelle; r était plus grand que g. Mais, depuis 1913, c’est exactement l’inverse: le rendement du capital est nettement en dessous des taux de croissance réels, donc r < g.
Piketty affirme que ces rapports vont de nouveau s’inverser.
C’est son pronostic. Mais il est étonnant que sa formule magique ne marche précisément pas pour les cent ans les mieux documentés, durant lesquels l’économie de marché a vraiment commencé à se développer. Bien au contraire. Si je constatais que ma théorie et mes chiffres divergeaient pareillement, j’en serais insomniaque.
Le «Financial Times» reproche à Piketty des bidouillages.
Il s’agit plutôt de conclusions erronées. Piketty met par exemple épargne et investissement sur un pied d’égalité. Mais on peut aussi épargner en thésaurisant. C’est justement ce qui se produit ces temps. Les riches et beaucoup d’entreprises n’investissent pas et font comme l’Oncle Picsou.
Piketty propose un impôt sur la fortune pour redistribuer l’argent des riches aux pauvres. Soutenez-vous cette démarche?
L’impôt sur la fortune doit être payé même si une entreprise subit des pertes et cela peut affecter sa substance. C’est pourquoi je suis contre. Il en va différemment de l’impôt successoral: il peut être conçu de manière qu’une entreprise familiale ne sera jamais mise à genoux et que l’Etat encaisse quand même plus d’argent.
On se serait attendu à ce que vous sympathisiez avec Piketty. Après tout, vous êtes le seul homme de gauche à siéger au Conseil des experts.
Il ne s’agit pas de sympathie, mais de crédibilité. Comme scientifique, je ne peux pas passer sur une contradiction fondamentale juste parce que l’idée de base me sourit.
Est-ce qu’au moins l’observation de Piketty, selon qui les riches deviennent toujours plus riches, est correcte?
En Allemagne, la concentration de richesse est très élevée, plus que dans tous les autres Etats de la zone euro. Mais elle reste constante depuis des années. Le principal problème est l’inégalité croissante de la répartition des revenus. Dans le monde entier, les salariés touchent une part de plus en plus réduite du gâteau. La part du revenu du travail au revenu national diminue depuis des décennies, tandis que la part des revenus d’intérêts et des revenus du capital augmente. C’est pourquoi nous n’avons pas seulement un problème d’équité mais aussi un énorme problème de demande.
C’est-à-dire?
Les salariés dépensent beaucoup plus de leur revenu que les entrepreneurs et les gens fortunés. La redistribution au détriment des salariés permet aux gens riches d’accumuler d’énormes économies et freine ainsi la croissance mondiale.
Mais les syndicats allemands ont finalement réussi à faire passer des exigences salariales plus élevées.
Encore heureux! Ludwig Erhard (ndlr: chancelier démocrate-chrétien considéré comme le père du «miracle économique allemand») s’était déjà prononcé en faveur d’une libre évolution des salaires. Les revenus des salariés doivent évoluer en même temps que la croissance, afin d’atteindre le bien-être pour tous. Si l’Allemagne se porte plutôt bien ces temps, c’est corrélé au fait que les salaires augmentent enfin de nouveau.
© Der Spiegel. Traduction et adaptation Gian Pozzy
