Saga. D’orgine tchèque, les Bata dominent le monde de la chaussure depuis plus d’un siècle. Thomas G. Bata dirige aujourd’hui son empire depuis la capitale vaudoise.
L’histoire commence au pied des Carpates blanches, un jour d’avril 1876, dans un monde qui sent depuis toujours le cuir des bêtes et la sueur des hommes. A Zlin, au fin fond de la Moravie, cela fait huit générations que les Bata cousent des chaussures de peau dans la pénombre pour gagner leur pain cahin-caha. Le petit Tomas, qui pousse son premier cri ce printemps-là, semble promis à cette même vie d’artisan.
Son destin sera tout autre: quelques années plus tard, le Tchèque révolutionnera l’univers et la conception même de la chaussure. En créant T&A Bata en 1894, il pose les jalons de l’un des premiers empires industriels, devenu leader mondial du soulier, sur lequel règne aujourd’hui, depuis Lausanne, son petit-fils. Une aventure exceptionnelle, dont les succès et les revers sont intimement liés aux rebondissements de la grande histoire.
01. Tomas Bata, le génial industriel
Le jeune homme, avide de progrès, de reconnaissance et d’argent, veut bousculer les processus de fabrication. Le vent de la révolution industrielle souffle de l’ouest et Tomas Bata part à la conquête du savoir-faire américain dès 1904. Pour «éprouver physiquement l’effet et la fatigue de la cadence accélérée», l’homme se fait même employer sur place. «Sur certaines machines, les ouvriers travaillaient dix fois plus vite que chez nous», s’ébaudit-il. Il en ramène les principes de l’organisation scientifique du travail. La ville de Zlin devient alors le Detroit du Vieux Continent, Tomas Bata «le Ford de l’Europe», comme le dira Le Corbusier quelques années plus tard.
Industriel de génie, Tomas Bata sait aussi trouver des clients pour ses montagnes de souliers. Lorsqu’il sent le Vieux Continent prêt à s’embraser, en 1914, il court à Vienne et décroche, à force de culot, la commande de 50 000 paires pour l’armée austro-hongroise. Son groupe sort ainsi de la Grande Guerre plus fort qu’il n’y était entré, prêt à terrasser des concurrents qui le jalouseront toute sa vie.
L’ambitieux leur porte un coup historique en 1922: d’un jour à l’autre, il divise ses prix par deux. Au cœur des années folles, la chaussure s’affranchit dès lors du pur fonctionnel pour devenir accessoire de mode. Il les exporte de Singapour à Chicago, si bien qu’à la veille des années 30, Bata compte 1800 magasins dans son pays, 700 dans le reste du monde. Celui qui rêve de «chausser le monde» est même l’une des plus grosses fortunes d’Europe.
Mode de vie.«Le krach de 1929 amène la montée du protectionnisme qui menace ses exportations», retrace Tobias Ehrenbold, auteur d’un ouvrage* sur l’histoire de la marque en Suisse. Conseillé par son ami Georg Wettstein, prestigieux avocat zurichois, l’industriel revoit donc sa stratégie. Pour contourner les droits de douane, le roi de la chaussure réplique l’usine de Zlin en France, en Allemagne, en Yougoslavie, en Pologne, en Grande-Bretagne, en Inde et en Suisse, dans la commune paysanne de Möhlin.
Partout, le système Bata est si poussé qu’il devient mode de vie pour ses employés. A côté des usines, les Batamen et leurs familles dorment dans les colonies Bata, maisonnettes fonctionnelles qu’ils louent pour quelques sous. Avec, dans les espaces communs, cabinets médicaux, écoles, courts de tennis, piscines, salles de loisir ou de cinéma. «C’était une vision de l’entreprise extraordinairement avant-gardiste», commente Tobias Ehrenbold.
Le patron pensait la réussite par et pour les travailleurs. Il les voulait en bonne santé, formés, motivés. Un paternalisme couleur progrès social, qui assure la fidélité des collaborateurs même si le salaire varie selon la performance. Beaucoup admirent, d’autres détestent. Concurrents et communistes fustigent son système et ses exigences envers ses employés. Dans le pamphlet Der unbekannte Diktator, Tomas Bata, le Berlinois Rudolph Philipp dénonce le «fascisme industriel» et l’exploitation des employés, retrace Tobias Ehrenbold.
02. Jan Antonin Bata, le frère évincé
La direction de l’usine Suisse est promise à son unique enfant, Thomas Jan, alors qu’il n’a que 17 ans. Le jeune homme y passe quelques jours lorsque son père s’envole pour le rejoindre sur le site, au matin du 12 juillet 1932. Le ciel de Zlin est plus triste que d’ordinaire, à l’aube de ce fameux mardi, mais l’avion privé décolle au mépris des nuages, s’enfonce dans le brouillard. Jusqu’à l’impact. L’appareil se fracasse contre une cheminée. Tomas et son pilote sont tués sur le coup.
Le père fondateur devient alors une icône, qui marquera le groupe pendant des décennies. «Je suis allé jusqu’à Zlin une fois, alors que je ne travaillais déjà plus pour Bata. Je tenais à voir sa tombe», raconte Hans Roniger, ancien directeur financier de Möhlin. Historien et syndicaliste, Alain Gatti parlera de «bataïsme», tant le culte de la personnalité du patron et l’implication des employés induit par son système sont poussés.
Les affaires, toutefois, ne souffrent aucun répit. Dès la mort de l’entrepreneur, son demi-frère Jan Antonin reprend le groupe, qui emploie plus de 30 000 personnes rien qu’en République tchèque. Fidèle aux principes et systèmes du défunt, il impose son propre style: à Zlin, dans le bâtiment principal, le nouveau directeur fait construire son bureau dans un ascenseur, histoire de pouvoir présider les réunions à tout étage. Pour améliorer la fonctionnalité des villes Bata, il appelle Le Corbusier. Le grand architecte suisse, fasciné par la société, lui dessine croquis et concepts. Les projets sont rejetés, pas les principes: à Möhlin, une route sépare les corons des sites de productions – bâtiments de briques rouges aujourd’hui mangés par le lierre.
Guerre de succession. La Seconde Guerre mondiale fait voler la multinationale en éclats. L’usine de Zlin est réquisitionnée et le directeur s’enfuit en Amérique, comme son neveu. Au sortir du conflit, celui-ci regagne l’Europe pour épouser la Suissesse Sonja Wettstein, fille de l’avocat Georg, le grand ami de son père. Et s’engager dans un nouveau combat orchestré de Zurich: prendre le contrôle du groupe familial.
La lutte ne se joue pas qu’au tribunal. En 1947, lors d’un séjour de Jan Antonin en Suisse, Charles Jucker, vieil ami du clan Thomas J., alerte la police des étrangers. Le touriste serait un «ennemi mortel» du président tchèque Edvard Benes, accuse le Zurichois. Quatre jours plus tard, Jan est placé sous surveillance par la police… qui l’espionne pendant des mois, avant de conclure qu’il ne prépare aucun complot.
Sa chute viendra finalement de son rôle pendant la guerre. Les Alliés le placent sur la liste noire de ceux qui coopéraient avec l’Axe dès le début du conflit, parce qu’il a rencontré Göring sans jamais s’en expliquer. En 1947, la justice tchécoslovaque le condamne à cinq ans de prison pour collaboration. L’homme est évincé. Son neveu n’aura cependant guère le temps de s’en réjouir: l’année suivante, le rideau de fer se referme sur l’Europe de l’Est. Zlin et les autres usines de la région sont confisquées. Le siège de Bata s’exile à Londres, puis au Canada.
03. Thomas Jan Bata, le digne héritier
Les séismes de l’histoire, pourtant, n’empêchent pas la multinationale de planter ses usines aux quatre coins d’un monde encore cloisonné. En 1954, Hubert Mayer s’envole par exemple diriger les ventes au Congo Belge: «C’était la brousse et les Noirs ne portaient pas de chaussures! Au mieux, ils les achetaient et les pendaient dans leur hutte, comme objets de prestige. Mais les résultats étaient bons.»
A cette époque, Kinshasa s’appelle encore Léopoldville et les Noirs sont dominés par les Blancs. La fabrique de la capitale emploie 300 Congolais et les magasins Bata sont les seuls à laisser entrer la clientèle indigène. «Les Noirs nous en ont été très reconnaissants. Quand la situation s’est dégradée, personne n’a attaqué nos magasins», retrace le Fribourgeois.
Celui qui fut l’un des plus hauts placés dans l’organigramme a travaillé dans une vingtaine de pays, dans des conditions tantôt rocambolesques, tantôt périlleuses. En 1961, il débarque à Casablanca pour faire décoller les ventes marocaines. «Le général Oufkir m’a passé une commande importante pour l’armée, mais il voulait que je paie d’énormes pots-de-vin. Bata n’entrait pas là-dedans, alors j’ai refusé. Deux jours plus tard, on mettait le feu à ma maison. Ensuite, la police a pourchassé ma femme en hélicoptère.»
Système uniformisé. Les cadres de l’entreprise sont rompus au système D et, bon an mal an, le groupe prospère, quel que soit l’environnement. En 1974, l’entreprise a des usines dans 90 pays, son nom est l’un des plus connus du monde et son empreinte économique immense. A tel point que l’on entend encore le fameux slogan «Pas un pas sans Bata» au Cameroun pour désigner deux personnes inséparables, raconte l’écrivaine Elizabeth Tchoungui.
En ces temps, Hans Roniger voyage à travers le monde pour vérifier ou redresser la comptabilité des différents sites. Comme les autres cadres, le Suisse est opérationnel à la seconde où il s’assied dans un bureau Bata, dans quelque filiale que ce soit. A l’ère préinformatique, c’est l’une des grandes forces du système: les processus, l’organisation du travail et la structure administrative sont identiques en tout endroit.
Thomas J. maintient aussi le positionnement commercial de son père: le monde a besoin de chaussures bon marché mais de qualité. Fort de ce credo, il orchestre l’essor de la marque depuis le Canada, où les cadres sont régulièrement invités en formation. Au sommet de sa gloire, dans les années 60, l’entreprise emploie plus de 120 000 personnes. Celle-ci, pour autant, ne perd pas son caractère familial. Leader bouillonnant, Thomas Jan est aussi pétri d’humanisme. Quand ses employés fêtent leurs 25 ans de service, lui ou sa femme, Sonja, se déplacent en personne pour leur remettre montre et certificat.
04. Thomas George Bata, le retour du fils prodigue.
Ecrasé par le soleil d’été, Hans Roniger foule l’herbe folle de Möhlin d’un pas chancelant. «Ça me fait mal de voir ça. Avant, ici, c’était tip-top. Il n’y avait que du gazon bien tondu, tout était propre et parfait. Les enfants couraient dans les allées», soupire l’Argovien de 80 ans. Maintenant, la luzerne ronge en silence ce qui reste du site industriel, muet depuis vingt ans.
Le vieil homme est toujours ému quand il revient. C’est sur ordre de Thomas George, petit-fils du fondateur, devenu patron à son tour, qu’il doit fermer la boutique en 1990, remercier le personnel, vendre les machines. Après quarante-deux ans dans la maison. Une chute inimaginable pour celui qui avait connu les années fastes, lorsque Möhlin crachait 10 000 paires par jour. Ou lorsqu’elle décrochait un mandat de l’OTAN pour fabriquer des milliers de chaussures ultra high-tech, résistantes au gaz moutarde, retrace Bernard Wurtz, un ancien cadre de la société.
Mais Bata, pionnier de la mondialisation, s’est fait dépasser par celle-ci. Parce que ses chefs ont tardé à comprendre que l’industrie s’en allait tout à l’est, que ses concurrents misaient sur une combinaison de délocalisation et de renforcement des marques. Adidas et Nike imposent rapidement leur modèle, tandis que Bata s’arc-boute sur un système éculé. Dans les années 90, les usines occidentales ferment les unes après les autres, tandis que le groupe peine à développer sa capacité de production dans le nouvel eldorado chinois.
Remous internes. Bata connaît aussi des remous internes. Thomas G. prend la présidence en 1984… puis quitte l’entreprise en 1995. Plusieurs observateurs racontent qu’il lui était trop difficile de s’affranchir du joug paternel. L’héritier finira par revenir aux affaires en 2001. Deux ans plus tard, le demi-suisse, citoyen d’Aubonne, déplace la maison mère du groupe à Lausanne, sur les berges du lac. Tandis que son père s’éteint en 2008.
Reflet de l’époque, le discret nouveau président n’est pas homme de production mais de commerce. Il a appris la gestion commerciale à Harvard, sait que l’entreprise doit aujourd’hui renforcer son image à l’international, que le système si performant mis au point par son grand-père est dépassé. D’ailleurs, les effectifs ont chuté à 30 000 et Bata concentre ses forces sur ses 5000 magasins, qui écoulent un million de paires de chaussures par jour. Plus de la moitié de celles-ci sont encore faites maison; le reste est désormais fabriqué par des sous-traitants. Le groupe, plus frileux que jadis en termes de communication, ne donne aucun chiffre relatif à son bilan, même s’il indique avoir une croissance à deux chiffres.
La quatrième génération se prépare. Alors que Bata se réinvente au fil de l’histoire du monde, Thomas G. n’entend pas, en revanche, changer le contrôle familial de son entreprise. Ses sœurs, Christine, Monica et Rosemarie, sont elles aussi actives dans la société, comme leur mère, Sonja, basée au Canada. Une famille qui, malgré les revers des deux dernières décennies, reste à la tête d’un patrimoine colossal. Leur fortune serait de 3 à 4 milliards de francs, selon les estimations du magazine Bilan.
Pour assurer la succession, la prochaine génération se prépare déjà. Le fils de Thomas G., 25 ans, se forge aujourd’hui sur le marché chilien, après avoir appris la vente dans le mégamagasin de Prague, où la marque a fait son retour en 1991. Encore un Thomas – suivi d’Archer cette fois. Un prénom qui, dans la famille, se porte comme un destin.
* «Bata. Schuhe für die Welt, Geschichten aus der Schweiz», Tobias Ehrenbold, Ed. hier+jetzt, 2012.
FAMILLE BATA
Entreprise: Bata Shoe Organization
Secteur: mode
Création: 1894, par Tomas Bata
Dirigée par: Thomas G. Bata, petit-fils du fondateur, président du groupe
Employés: 30 000 dans le monde, environ 25 à Lausanne
Chiffre d’affaires: inconnu


