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Rüdiger Fahlenbrach: "En matière de fonds propres, UBS et CS sont mal classés"

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Jeudi, 12 Décembre, 2013 - 05:54

Les autorités de régulation ne relâchent pas leur pression sur les grandes banques. En Suisse, elles ont contraint UBS à relever ses fonds propres. Elles ont obligé les deux grandes banques à publier un mécanisme de démembrement en cas de faillite et ont inclus la Banque cantonale de Zurich dans le cercle des banques systémiques. Aux Etats-Unis, elles sont en passe d’instaurer la version définitive de la règle Volcker, qui limite le trading spéculatif avec les fonds propres. L’analyse de Rüdiger Fahlenbrach, professeur au Swiss Finance Institute et à l’EPFL.

Les différents durcissements annoncés récemment procèdent-ils d’une logique unique?
Les régulateurs cherchent d’abord à réduire le risque, notamment celui que posent les banques trop grandes pour faire faillite. L’Etat renforce sa crédibilité de régulateur disposé à laisser de tels établissements tomber en faillite tout en préservant leurs activités centrales pour l’économie.

Ces intentions sont manifestées par les Etats depuis 2009. Qu’est-ce qui les incite à passer de nouveau à l’offensive?
Les mesures annoncées récemment ne diffèrent pas beaucoup des règles décidées en 2009, en particulier celles de Bâle III, qui contraignent les grandes banques systémiques à relever massivement leurs fonds propres d’ici à 2019. Ces exigences sont même plus élevées en Suisse, où les bilans des deux plus grandes banques sont si importants par rapport à la taille de l’économie du pays qu’elles seraient simplement impossibles à sauver en cas de crise.

Les régulateurs se sentent-ils pousser des ailes?
Le problème vient du mode de calcul des besoins minimaux de fonds propres du mécanisme de Bâle III. Celui-ci se fonde sur la définition des actifs risqués figurant sur les bilans des banques. Or, les détails sont établis par les banques elles-mêmes selon des modèles internes. On arrive parfois à des résultats surprenants: UBS, dont le bilan atteint 1049,1 milliards de francs au troisième trimestre 2013, n’a que 218,9 milliards de francs d’actifs pondérés du risque!

Pour en avoir le cœur net, les régulateurs ont comparé les modes de calcul des banques avec le leur pour établir les besoins de fonds propres selon un portefeuille d’actifs types. Il en est ressorti que les banques estimaient leurs besoins de couverture bien différents de ceux que déterminaient les gendarmes financiers. Les écarts allaient même parfois du simple au double.

Quelles en sont les conséquences?
Si les actifs pondérés du risque sont sous-estimés, c’est tout le système financier qui est fragilisé. D’où la décision des régulateurs d’introduire un autre instrument de contrôle, le ratio de levier. Celui-ci calcule le besoin de fonds propres par rapport au total du bilan de la banque. Selon cette méthode de calcul, les établissements suisses sont plutôt mal classés. C’est probablement ce qui a inquiété la Finma et la Banque nationale.

Les banques n’utilisent pas les mêmes normes comptables en Europe (normes IFRS) et aux Etats-Unis (normes US GAAP). Les actifs, donc les besoins de réserves, ne sont par conséquent pas calculés de la même manière. Comment les régulateurs s’y retrouvent-ils?
Cela complique leur tâche. Le FMI a recalculé les fonds propres des grandes banques américaines selon les normes européennes. Il a découvert une réalité comptable moins favorable que ne le faisaient ressortir les chiffres issus des normes américaines.

Si les banques n’avaient pas la liberté de déterminer leurs propres modèles ni de choisir leurs normes comptables, publieraient-elles des données plus crédibles?
Il faudrait plus de transparence dans le système et dans les chiffres. Or, les banquiers reprochent au ratio de levier de manquer de précision. Toutefois, le manque de concordance entre les résultats des deux modèles (ratio de levier et Bâle III) ne rassure ni les régulateurs ni les marchés.

Faut-il abandonner l’un des deux modèles de calcul des fonds propres?
Non. Il faut garder les deux. Le ratio de levier ramène la situation d’une banque à un seul chiffre, ce qui est exagérément réducteur! Il faut donc les deux données, tout en améliorant la transparence de Bâle III.

Les banquiers affirment que les nouvelles règles coûtent trop cher à l’économie, mais aucune étude ne parvient à l’établir clairement. Est-il raisonnable, dans ce contexte, de continuer à resserrer les filets?
En fait, personne ne le sait. C’est pour cela que les régulateurs ont été impuissants à exiger des réserves encore plus élevées de la part des banques. Celles-ci peuvent améliorer leur ratio de deux manières: en émettant de nouvelles actions ou en réduisant la taille de leurs actifs pondérés du risque. Elles disent que l’émission de nouvelles actions diminue le rendement de leurs capitaux propres, ce qui est vrai; mais elles oublient souvent de mentionner que les actionnaires ne sont pas nécessairement contre une telle réduction, car elle s’accompagne d’une baisse simultanée du risque des banques.

Pour éviter de lever trop de fonds propres, celles-ci diminuent leurs engagements, et donc leurs capacités à prêter aux entreprises, qui ont ainsi moins de possibilités d’investir. Mais cet effet est très difficile à identifier et n’a été que très peu étudié.

Qu’est-ce qui a incité la Finma à élargir à la Banque cantonale de Zurich (ZKB), et peut-être à d’autres établissements encore, le cercle des banques considérées comme trop grandes pour faire faillite, jusqu’alors limité à UBS et Credit Suisse?
La ZKB est une institution systémique car elle détient une large part de marché dans le canton de Zurich. C’est une manière d’inciter l’actionnaire unique et public, le canton de Zurich, à accroître le capital de la banque pendant que les affaires vont encore bien, en comptant avec le fait que la procédure peut s’avérer lente et compliquée. C’est une manière d’anticiper d’éventuelles futures difficultés. La question ouverte désormais est de savoir si les fonds propres supplémentaires seront apportés par le canton ou si ce dernier fera appel à des privés.

UBS et Credit Suisse ont constitué des sociétés regroupant leurs activités indigènes, comme le prescrit la loi sur les banques trop grandes pour faire faillite. Cela suffit-il à mettre le système financier helvétique à l’abri d’une nouvelle crise majeure?
Non, mais cela rend moins probable l’extension à la Suisse d’une telle crise née à l’étranger. Le contribuable helvétique est moins exposé à devoir recapitaliser un établissement à risque systémique pour le pays.

Est-il encore nécessaire de chercher à séparer les banques d’affaires et de détail, ou plus simplement d’introduire la règle Volcker?
Il ne faut pas revenir à une séparation de la banque d’affaires et de détail comme le prévoyait l’ancienne loi américaine Glass-Steagall. Les banques universelles sont beaucoup plus intégrées que par le passé. Elles doivent offrir une palette de services demandée par leurs clients, qui inclut aussi des prestations de banque d’investissement. La règle Volcker est beaucoup plus pertinente: je ne comprends pas pourquoi une banque doit entretenir un hedge fund avec ses fonds propres!

L’industrie financière réclame toujours plus fortement une «pause» réglementaire. Vous paraîtrait-elle pertinente?
Ces appels paraissent logiques. Beaucoup a été fait en matière de régulation sans que l’on puisse voir clairement le résultat. Cela dit, l’époque a aussi changé. Avant la crise, être banquier était le rêve de très nombreux jeunes gens. Aujourd’hui, c’est une profession que l’on n’avoue plus si aisément en société.


Rüdiger Fahlenbrach

Titulaire d’une chaire d’enseignement de la finance à l’EPFL dès 2012, le diplômé de la Wharton School aux Etats-Unis se spécialise dans la finance d’entreprise, les rémunérations et la réglementation financière.

 

 
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David Prêtre / Strates
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