«Why Nations Fail». Premier titre de notre série consacrée à des livres anglophones parmi les plus marquants. Il démontre qu’un pays devient riche quand il a su largement impliquer sa population. Dans le cas contraire, un Etat se condamne au déclin.
Dans le désert de l’Arizona, une ligne sépare la ville de Nogales en deux. Au nord, ses habitants sont riches. Ils bénéficient de toutes les commodités d’un pays avancé. Au sud, au contraire, les services sont souvent déficients, les besoins de base ne sont pas toujours assurés et la criminalité est élevée. Pourtant, rien dans l’environnement naturel ou culturel ne justifie une telle différence. Les habitants de Nogales partagent un cadre de vie unique, écrivent Daron Acemoglu et James Robinson.
C’est le cadre politique qui conditionne ces différences, pour l’essentiel. Au nord, les Etats-Unis font reposer leur développement sur une large participation de tous dès l’arrivée des premiers pionniers au XVIIe siècle. Au sud, le Mexique traîne près de cinq siècles de domination autoritaire de grandes populations par une petite minorité de privilégiés jaloux de leur emprise sur les immenses richesses de ce territoire.
Les écarts de développement résultent pour l’essentiel de la volonté des élites dirigeantes à partager ou non les fruits de la prospérité économique de leur pays. Celles qui sont ouvertes mettent en place des institutions qui assurent à chacun la maîtrise de ce qu’il produit au travers d’un cadre légal strict et transparent ainsi que d’un appareil judiciaire équilibré et respectueux. Le modèle ainsi généré permet d’inclure dans la dynamique de croissance la majorité de la population. Celle-ci se montre ainsi plus motivée pour assurer sa part de création de richesses, notamment par l’innovation.
C’est ainsi que la Glorieuse Révolution britannique de 1688, qui a mis fin aux tentations autoritaires des Stuart alors sur le trône à Londres, a ouvert la voie à la révolution industrielle du siècle suivant. Que les guerres napoléoniennes ont étendu à de larges pans d’Europe les principes démocratiques de la Révolution française. Plus récemment, que le virage vers le pragmatisme économique entrepris sous Deng Xiaoping dès 1979 a lancé la Chine sur la voie de son extraordinaire développement. Et même que le Botswana se range parmi les pays d’Afrique au développement les plus harmonieux grâce à quelques dirigeants éclairés.
L’URSS impressionnait. Au contraire, des élites peu partageuses cherchent avant tout à extraire les richesses de leur pays sans chercher à impliquer la population. Laissée à l’écart, celle-ci ne s’engage pas, n’innove pas. Si le modèle peut faire illusion un temps, il en résulte à terme une stagnation qui peut conduire à l’effondrement du système économique.
Fondée sur un tel système extractif, la performance économique de l’URSS a impressionné les Occidentaux dans les années 50 et 60. Cela n’a pas empêché cette superpuissance de s’écrouler en 1991. De même, la Corée du Nord s’enfonce toujours plus dans la misère alors que sa voisine du Sud éclate de santé grâce à son modèle inclusif.
Les situations peuvent se retourner. Un pays à succès peut très bien voir ses élites chercher à étendre leur contrôle sur la population, écartant celle-ci de la dynamique économique. C’est ce qui est arrivé à l’Empire romain et à l’ancienne République de Venise, et qui explique leur chute. C’est aujourd’hui le destin qui menace les Etats-Unis si le pays ne réagit pas à l’écart grandissant des revenus et à la concentration toujours plus grande des richesses.
«Why Nations Fail». Edité à compte d’auteurs, 464 pages.


