C’est avec beaucoup d’humour que Michael Wyler se met dans la tête du roi Abdallah. Il imagine les pensées du monarque à propos de la chute du prix du pétrole.
«Non, ce n’est pas la couverture de Charlie Hebdo qui me fait rigoler, mais le fait que, en quelques mois, le prix du baril de pétrole a chuté de 100 à 45 dollars: plus brutal comme baisse, tu meurs! Vous trouvez bizarre que je trouve cela drôle, alors que nous sommes un des plus importants producteurs mondiaux? Comme c’est étrange… Je me marre en me souvenant que dans les années 70, nous avions choqué le monde entier en faisant grimper brutalement le cours du brut et que, aujourd’hui, nous paniquons les mêmes en le faisant baisser. Ironique, n’est-il pas?
»A 90 ans passés, je ne suis plus de première fraîcheur, certes, mais pas gâteux. Je vais donc vous dire pourquoi moi, Abdallah ben Abdelaziz ben Abderrahmane ben Fayçal ben Turki ben Mohammed ben Saoud, roi d’Arabie saoudite, je trouve cela rigolo et pourquoi mon pays continue à produire bien plus de pétrole que nécessaire. Sachez préalablement que je ne suis pas plus idiot qu’un autre et que, donc, je sais bien que la demande est en baisse (je laisse à vos nombreux analystes surpayés le soin de vous dire pourquoi). Je sais aussi que les petits gluants du monde entier se poussent au portillon de mon palais pour me demander de réduire notre production, mais franchement, rien à cirer! Perso, ce n’est pas trop grave: je pèse dans les 20 milliards, de quoi me payer whisky et petites pépées pendant un bon moment et comme mon pétrole est super bon marché à produire – moins de 8 dollars le baril – même à 40 dollars, je tourne. Et donc, la chute des prix, bof! Bien sûr, notre budget va prendre un coup dans les gencives, mais… nous avons encore quelques belles réserves et, dans le pire des cas, je retourne sous ma tente…
»Comme la plupart des pays exportateurs de pétrole ont des coûts de production bien plus élevés que les nôtres, il n’y a pas de doute: ils sont dans la m… Je pense à la Russie, au Venezuela, au Mexique, à l’Irak, à la Libye, etc. Bien sûr, cela m’ennuie un peu pour certains, comme nos amis qataris: ils peineront plus à se payer des hôtels de luxe en Suisse ou… la FIFA. Mais, vous le savez, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, et ceux à qui je veux briser les reins, ce sont les Etats-Unis et, accessoirement, la Russie et l’Iran. Faux culs de première, les Américains nous encensent quand ils ont besoin de nous, puis nous pointent du doigt parce que nous finançons quelques réseaux terroristes. Ils nous encouragent à maintenir un prix du baril élevé pour que leur propre production soit rentable, puis pactisent derrière notre dos avec nos ennemis, l’Iran notamment, tout en nous promettant de nous vendre au prix fort les armes dont nous avons besoin pour nous défendre de ces ennemis. Basta! Quant aux Russes et aux Iraniens, disons pudiquement qu’ils paient le prix de leur soutien à Bachar el-Assad… Donc, comme on dit chez vous, je laisse pisser le mérinos. A 40 dollars le baril, des milliers de producteurs américains feront faillite vu le coût d’extraction par fracturation hydraulique et toutes les industries qui tournent autour du pétrole vont la sentir passer. Bien sûr, si l’année prochaine je vois que les républicains ont le vent en poupe et que les Etats-Unis cessent de faire les yeux doux à l’Iran, on pourra toujours aviser et revenir à un prix de 60-70 dollars le baril.
»Enfin, je me marre, car si je vous savais lâches, veules et hypocrites, «amis» occidentaux, là, c’est le pompon! Pas un d’entre vos dirigeants n’a tiqué quand j’ai envoyé ce brave Nizar, un de mes ministres, glorifier la liberté d’expression à Paris et déambuler au bras de ce brave Hollande en chantant «Je suis Charlie» pendant que chez nous je faisais fouetter Raef Badawi, un blogueur impertinent! Sans parler de cette femme que nous avons fait décapiter avant-hier sur la place publique… Faut dire que dans la famille «on vous crache dessus et vous en redemandez», cette tête de Turc d’Erdogan fait assez fort: il remplit ses prisons de journalistes, soutient l’Etat islamique et fait couper quelques mains de voleurs à l’heure de l’apéro pendant que vous le courtisez comme digne membre de l’OTAN… Chapeau!
P.-S.: la Turquie occupe la 154e place sur 180 dans le classement mondial 2014 de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières. L’Arabie saoudite, la 164e.
L’auteur
Michael Wyler
Michael Wyler est un ex (avocat, journaliste, dircom).
Sur www.hebdo.ch retrouvez tous les billets de Michael Wyler dans son blog Post-scriptum
