Guide. La démocratisation de l’accès aux marchés financiers s’est accompagnée d’une complexité croissante où l’individu voit ses chances de réussite très réduites.
Avec la hausse des marchés financiers depuis la fin de 2011, les petits investisseurs, un temps refroidis, reviennent progressivement sur la Bourse. Swissquote, la plus importante plateforme de trading en ligne de Suisse, table sur une progression d’environ 2,5% du nombre de comptes cette année. Mais l’exercice reste très risqué, comme le rappelle Paul Coudret, conseiller économique à la Banque cantonale de Fribourg et auteur d’un guide* de l’investissement.
Le petit investisseur a-t-il des chances de gagner de l’argent?
Cette activité peut être financièrement intéressante. La preuve: les autorités fiscales s’intéressent toujours plus aux gains boursiers obtenus par des privés. Attention toutefois: au-delà d’un certain revenu, pas si élevé que cela, le privé risque d’être classé par le fisc comme investisseur professionnel, ce qui entraîne un contrôle plus strict de ses opérations et de ses revenus.
Où peut-il espérer réaliser des profits?
Les grands marchés très liquides, comme ceux des actions des très grandes sociétés, sont un peu moins risqués. Le nombre élevé d’intervenants garantit au petit participant de trouver une contrepartie pour le prix souhaité. Encore ce petit investisseur doit-il disposer d’un montant suffisant à engager, faute de quoi ses gains éventuels seront entièrement absorbés par les commissions de transaction et les frais bancaires. Pour une seule transaction, mille francs me paraissent le strict minimum.
Quels types d’actifs peuvent être recommandés aux petits investisseurs?
Tout dépend de ce qu’ils recherchent. Le choix des actions est large, des grandes multinationales aux start-up (plus nombreuses en France et en Belgique qu’en Suisse). L’impératif, c’est de recourir aux services d’un courtier en ligne ou au spécialiste de sa banque, pour les conseils et les outils techniques qu’ils mettent à disposition et qui s’avèrent être de réelles aides à la décision. En revanche, le petit investisseur a avantage à ne pas recourir aux services d’une grande institution financière. Celle-ci, étant donné la multiplicité de ses activités, pourrait davantage chercher à lui revendre des produits qu’elle a intérêt à écouler au lieu de rechercher le seul intérêt de son client.
Quel montant l’investisseur non professionnel doit-il engager au minimum pour couvrir ses frais et rémunérer le temps consacré?
Au moins dix mille francs. En raison, d’abord, de la nécessité de couvrir les frais de courtage, les commissions bancaires, etc. Puis, pour diversifier les placements. De nombreuses actions peuvent être acquises pour quelques centaines, voire dizaines de francs. Mais il faut en acquérir plusieurs pour compenser ne serait-ce que les frais. Aussi, le plafond de 10 000 francs est-il vite atteint.
L’investisseur qui ne construirait sa stratégie qu’en fonction des logiques proprement financières et s’abstiendrait de toute analyse du contexte économique, politique, etc., s’exposerait à de mauvaises surprises. Les grands changements qui affectent la société, comme le vieillissement de la population, exercent un impact direct sur les approches d’investissement des populations concernées, sur celles de leurs caisses de retraite, les biais de leurs gouvernements, et ainsi de suite. Enfin, il faut se tenir au fait des évolutions réglementaires, même si elles sont généralement appliquées avec beaucoup de retard sur l’apparition et l’essor du comportement boursier qu’elles sont censées encadrer, voire combattre.
Les ouvrages sur l’investissement en Bourse sont légion. Pourquoi en publier un de plus?
Pour comprendre les marchés financiers et savoir en tirer profit, l’investisseur doit élargir sa compréhension des phénomènes affectant la formation des prix des actifs financiers et leur évolution dans le temps. Outre la Bourse, il doit intégrer, dans son analyse, les facteurs juridiques, réglementaires et géopolitiques, le contexte économique mondial ainsi que le monde bancaire et financier, qui ont pris une très grande importance ces dernières années. Il doit comprendre que la Bourse n’est pas qu’une plateforme d’échanges, mais un lieu où les entreprises cotées se font connaître, se vendent, vivent, se développent. Un investisseur doit donc intégrer des concepts comme la liquidité de marché, l’impact des décisions des banques centrales, etc., qui comptaient beaucoup moins avant la crise.
Qu’est-ce qui explique ces changements?
La crise a conféré un rôle essentiel aux banques centrales, devenues les arbitres des marchés financiers. Les échanges se sont automatisés, permettant l’essor du négoce à haute fréquence et des places de négoce alternatives, comme les dark pools (plateformes de négoce spécialisées dans le traitement des très grands ordres), ont pris une place non négligeable. Dans ce contexte, être un petit investisseur devient extrêmement hasardeux. Les outils à maîtriser sont devenus trop complexes.
N’y a-t-il plus de place pour un investisseur non professionnel?
Leur part est certainement devenue minoritaire, quoiqu’il ne soit pas possible de quantifier leur proportion parmi les acteurs des marchés, faute de données chiffrées. La rapidité et la complexité des transactions sont devenues trop élevées.
Toutefois, les plateformes de négoce en ligne prospèrent!
Outre l’accès qu’elles donnent aux marchés boursiers, elles offrent des infrastructures de soutien aux petits investisseurs sans lesquelles ces derniers seraient tout simplement perdus.
Le petit investisseur doit-il donc renoncer à la Bourse?
S’il veut dormir tranquille, oui. Mais s’il veut vivre des sensations, non. Il n’a tout simplement pas les moyens de jouer face aux grandes machines de négoce automatique utilisant des formules algorithmiques et qui induisent, parfois, de très vastes mouvements sur les prix en quelques millisecondes. C’est comparable à la pratique du saut extrême: l’adrénaline est garantie, mais la moindre erreur peut être fatale.
Les dérivés sont pratiquement en libre accès sur nombre de plateformes de négoce en ligne. Faussent-ils le marché?
Ils ne cessent de le complexifier, avec l’introduction, il y a plusieurs années déjà, de dérivés de dérivés. Et même l’investisseur individuel doté de solides connaissances de base ne peut pas intégrer assez vite la mécanique des nouveaux instruments pour rester à jour. De plus, les vendeurs de ces instruments ne livrent que le minimum d’informations aux acheteurs, si bien que ces derniers se retrouvent avec des actifs dont ils sont loin de comprendre tous les risques.
Cette remarque est-elle valable aussi pour les produits structurés, qui font l’objet d’une grande promotion auprès des petits investisseurs en Suisse?
Oui, car ce sont des emballages de produits dérivés. Aussi doivent-ils être réservés aux professionnels qui les comprennent à fond. Il n’est même pas certain que les vendeurs les saisissent réellement. Aussi le petit investisseur doit-il s’en tenir à la règle bien connue: n’investissez que dans les actifs que vous comprenez et ignorez les autres. La Bourse offre suffisamment de produits simples permettant des performances intéressantes sans égarer l’acquéreur dans des scénarios trop complexes.
*«Comprendre la Bourse… pour y réussir». De Paul Coudret. Gualino Editeur, 728 p.
